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[...] Non, vous ne comprenez pas aujourd'hui, mais vous vous rappelez plus tard ce que je vous dis en ce moment.[...]
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[...] Il arrive un jour, voyez-vous, et il arrive de bonne heure pour beaucoup, où c'est fini de rire, comme on dit, parce que derrière tout ce qu'on regarde c'est la mort qu'on aperçoit.
Oh, vous ne comprenez même pas ce mot-là, vous, la mort. A votre âge, ça ne signifie rien. Au mien, il est terrible.
Oui, on le comprend tout d'un coup, on ne sait pas pourquoi ni à propos de quoi, et alors tout change d'aspect, dans la vie. Moi, depuis quinze ans, je la sens qui me travaille comme si je portais en moi une bête rongeuse. Je l'ai sentie peu à peu, mois par mois, heure par heure, me dégrader ainsi qu'une maison qui s'écroule. Elle m'a défiguré si complètement que je ne me reconnais pas. Je n'ai plus rien de moi, de moi l'homme radieux, frais et fort, que j'étais à trente ans. Je l'ai vue teindre en blanc mes cheveux noirs, et avec quelle lenteur savante et méchante! Elle m'a pris ma peau ferme, mes muscles, mes dents, tout mon corps de jadis, ne me laissant qu'une âme désespérée qu'elle enlèvera bientôt aussi.
Oui, elle m'a émietté, la gueuse, elle a accompli doucement et terriblement la longue destruction de mon être seconde par seconde. Et maintenant, je me sens mourir en tout ce que je fais. Chaque pas m'approche d'elle, chaque mouvement, chaque souffle hâte son odieuse besogne. Respirer, dormir, boire, manger , travailler, rêver tout ce que nous faisons, c'est mourir. Vivre enfin, c'est mourir!
Oh! Vous saurez cela! Si vous réfléchissez seulement un quart d'heure, vous la verriez.
Qu'attendez-vous? De l'amour? Encore quelques baisers, et vous serez impuissant.
et puis après? De l'argent? Pour quoi faire? Pour payer les femmes? Joli bonheur! Pour manger beaucoup, devenir obèse et crier des nuits entières sous les morsures de la goutte?
Et puis encore? De la gloire? A quoi cela sert-il? quand on ne peux plus cueillir sous forme d'amour?
Et puis après? Toujours la mort pour finir.
Moi, maintenant, je la vois de si près que j'ai souvent envie d'étendre les bras pour la repousser. Elle couvre la terre et emplit l'espace. Je la découvre partout. [...]
[...]Elle me gâte tout ce que je fais, tout ce que je vois, que je mange et que je bois, tout ce que j'aime, les clairs de lune, les levers du soleil, la grande mer, les belles rivières, et l'air des soirs d'été, si doux à respirer! [...]
[...] Et jamais un être revient, jamais... [...]
[...] On garde les moules des statues, les empreintes qui refont toujours des objets pareils; mais mon corps, mon visage, mes pensées mes désirs ne reparaîtront jamais. Et pourtant, naîtra des millions, des milliards d'êtres qui auront dans quelques centimètres carrés un nez, des yeux, un front, des joues et une bouche comme moi, et aussi une âme comme moi, sans que jamais je revienne, moi, sans que jamais même quelque chose de moi reconnaissable reparaisse dans ces créatures innombrable et différentes, indéfiniment différentes, bien que pareilles à peu près.
A quoi se rattacher? vers qui jeter des cris de détresse? A quoi pouvons-nous croire?
Toutes ces religions sont stupides avec leur morale puérile et leur promesses égoïstes, monstrueusement bêtes.
La mort seule est certaine. [...]
[...] Pensez à tout cela, jeune homme, pensez-y pendant des jours, de mois et des années, et vous verrez l'existence d'une autre façon. Essayez donc de vous dégager de tout ce qui vous
enferme, faites cet effort
surhumain de sortir vivant de votre corps, de vos intérêts, de vos pensées et de l'humanité toute entière, pour regarder ailleurs, et vous comprendrez combien ont peu d'importance les querelles des romantiques et des naturalistes, et la discussion du budget.
[...][...] Mais aussi vous sentirez l'effroyable détresse des désespérés. Vous vous débattrez,
éperdu, noyé, dans les incertitudes. Vous crierez "à l'aide" de tous les côtés, et personne ne vous répondra. Vous tendrez le bras, vous appellerez pour être secourus, aimé,
consolé, sauvé! Et personne ne viendra.
Pourquoi souffrons-nous ainsi? C'est que nous étions nés sans doute pour vivre d'avantage selon la matière et moins selon l'esprit; mais, à force de penser, une disproportion s'est faite entre l'état de notre intelligence agrandie et les conditions immuables de notre vie.
Regardez les gens médiocres; à moins de grands désastres tombant sur eux, ils se trouvent satisfaits, sans
souffrir du malheur commun. Les bêtes non plus ne le sentent pas.
[...][...] Moi je suis un être
perdu. Je n'ai ni père, ni mère, ni frère, ni s½ur, ni femme, ni enfants, ni dieu...
.-'-..-'-..-'-..-'-..-'-. Je n'ai que la
rime.
[...]Et je cherche le mot de cet obscur problème
Dans le ciel noir et vide où flotte un astre blême.
Bel-Ami (1885), Guy de Maupassant
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